16 avril 2021

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Insécurité et massacre à l’Est de la RDC : La CENCO interpelle « Arrêtez de tuer vos frères »

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Message du Comité Permanent de la CENCO sur la situation d’insécurité et des massacres à l’Est de la RD Congo

« Le sang de ton frère crie vers moi du sol» (Gen 4,10)

PREAMBULE

Depuis plus de deux décennies, l’Est de notre pays est particulièrement secoué par des conflits armés et une insécurité récurrente y causant morts, désolation et déplacements des populations. Malheureusement, toutes nos interpellations à travers nos différents messages socio-politiques ne trouvent pas encore d’échos conséquents de la part des personnes concernées.

Pour manifester notre proximité affective et effective avec nos frères et sœurs meurtris et victimes de cette tragédie,  une  délégation des Evêques de l’Association des Conférences Episcopales de l’Afrique Centrale (ACEAC) et de la Conférence Episcopale Nationale du Congo (CENCO) a effectué une mission pastorale à l’Est du Pays, notamment dans les diocèses de Goma, Butembo-Beni et Bunia, du 14 au 26 janvier 2021, pour les écouter et les réconforter.

Au cours de cette mission, les Evêques ont prié avec les populations, et ont échangé avec les représentants de plusieurs couches de la société. Ils ont aussi visité des personnes vulnérables ou en situation de détresse. Ils ont en plus adressé à nos frères et sœurs des messages de paix, d’espérance et d’appel à l’unité.

Lors de notre  session ordinaire du Comité Permanent tenue à Kinshasa du 22 au 25 février 2021, nous avons, au regard de l’importance des informations reçues, levé l’option de faire un plaidoyer conséquent auprès du Chef de l’Etat et de rendre public une communication spéciale sur les constats faits et nos recommandations dans l’espoir d’obtenir une grande mobilisation pour lutter contre les causes profondes de cette insécurité.

CONSTATS

Il ne s’agit ici que de la situation relative à l’insécurité dans le Nord-Kivu et dans l’Ituri. Une autre mission d’écoute et de réconfort est projetée dans les mois prochains au Sud-Kivu où la situation sécuritaire demeure très préoccupante.

Motifs et conséquences d’une guerre asymétrique

Les assaillants se servent des points faibles des Forces Armées régulières pour parvenir à leur but politique ou religieux : l’occupation des terres, l’exploitation illégale des ressources naturelles, l’enrichissement sans cause, l’islamisation de la région au mépris de la liberté religieuse etc….

Toute cette situation a endeuillé de familles, entrainé des déplacements massifs des populations et causé des pertes importantes des biens en portant un coup dur à l’économie d’une région qui sert à juste titre de grenier du pays. Les victimes se comptent par milliers : plus de 6.000 morts à Beni depuis 2013 et plus de 2.000 à Bunia pour la seule année 2020. On compte également au moins 3 millions de déplacés et environ 7.500 personnes kidnappées.

A cela s’ajoutent l’incendie de plusieurs maisons et villages, la destruction et la fermeture des écoles et centres de santé, la mise à sac des bâtiments administratifs, le pillage des bêtes, champs et cultures,  etc. Les auteurs sont souvent des groupes armés et des miliciens dont certains véhiculent une idéologie proche du « satanisme ».

Quoique toute la région soit en proie à l’insécurité et aux massacres, la situation varie parfois d’une zone à une autre.

Situation à Beni-Butembo

Les tueries dans la région de Beni-Butembo remontent à 2013. Ces derniers jours, notamment à partir du dernier trimestre de 2020, c’est le Secteur de Ruwenzori qui est le plus attaqué. Entre le mois de janvier où la mission conjointe ACEAC/CENCO a eu lieu et le présent message, la situation sur terrain semble s’empirer dans cette partie du pays. On compte déjà une bonne centaine des personnes tuées dont les enfants.

Conflit communautaire : Plusieurs personnes soutiennent que la nature du conflit dans cette zone n’est ni intra ni intercommunautaire mais plutôt une stratégie d’occupation de terre ou de balkanisation du pays. Cependant, d’autres pensent qu’il y a, dans une certaine mesure, des aspects d’un conflit intercommunautaire  suite  à l’arrivée brusque et massive des populations qui s’expriment en kinyarwanda appelées banyabwicha et des populations en provenance de l’Ouganda qui ne parlent aucune langue locale.

Conflit religieux : Les interlocuteurs des Evêques ont fait aussi allusion au caractère religieux du conflit, notamment à l’islamisation de la région dans une sorte de stratégie plus profonde d’influence négative sur la politique générale du pays à long terme. Les évadés parmi les capturés des ADF affirment avoir été contraints à adhérer à l’Islam.

Opérations militaires : Du point de vue des autorités militaires, la première phase des opérations, dite phase de coercition est terminée. L’ennemi est essoufflé. Il reste donc les phases de la stabilisation et de la normalisation.

Mission à Bunia

La situation à Bunia et dans le reste de la Province de l’Ituri est beaucoup plus complexe, marquée par des crises récurrentes et multiformes dont la population est la principale victime. Les autorités publiques sont dépassées par les évènements. Parmi les responsables politiques, certains ont tendance à couvrir les fauteurs des troubles par option ou par pression d’un leadership communautaire. D’autres sont instrumentalisés ou assistent impuissants à l’émiettement de leur pouvoir à la base.

Sur certains axes routiers, les taxes sont perçues par les groupes armés au vu et au su des autorités établies, et cela se passe à une cinquantaine de mètres des FARDC qui en font autant. Et, ceux-ci paient eux aussi à ceux-là quand ils doivent aller déambuler de l’autre côté de la barrière, et vice-versa.

Les groupes armés dont quelques uns sont aussi présents à Beni-Butembo sont principalement formés de miliciens. On parle de plus d’une centaine. Les principaux groupes sont :

ADF/Nalu ; les FDLR ; UPLC (Union des patriotes pour la libération du Congo) ;

les MAYI-MAYI ; les MTN  djihadistes associés aux mayi-mayi) ; l’

ex  CNDP ou M23; la CODECO (Coopérative pour le Développement du Congo) ;

la FPIC (Force Patriotique Intégrationniste du Congo) dit aussi Chiniya Kilima ; l’ALC (Armée de Libération du Congo) ; le FPAC/Zaïre (Front Populaire d’Auto-défense) ; la FRPI (Force de Résistance Patriotique de l’Ituri), etc…

Les Forces armées de la RDC

Les éléments de l’armée sont présents mais l’impact de leur présence est mitigé. D’aucuns leur reconnaissent de gros efforts effectués pour endiguer les massacres et les pillages. Certains officiers sont accusés de torpiller les avancées des hommes de rangs et des officiers subalternes. D’autre part, la multiplicité des centres de commandements FARDC et leurs faibles interventions contre les milices renforcent le pillage et l’économie criminelle.

De l’avis de plusieurs observateurs, et de façon générale, il se dégage que les Forces Armées de la République se caractérisent dans cette zone par :

–         une sédentarisation de certains officiers qui sont restés longtemps dans la région et s’opposent à être déployés ailleurs ;

–         la modicité et le détournement de la solde des militaires de rang et de leur ration, d’où l’amenuisement de leur motivation ;

–         une mauvaise gestion des effectifs, tantôt insuffisants, tantôt fictifs : ceux qui tombent au front ne sont ni recensés ni déclarés ;

–         une grande infiltration des éléments étrangers à la faveur des opérations de brassage et de mixage ; cf. cas du Procès de Bosco Ntaganda.

–         la présence des anciens rebelles du RCD, du CNDP et du M23 dans les rangs des militaires engagés dans les opérations à l’Est et soupçonnés de complicité avec l’ennemi.

–         l’affairisme de certains officiers, plus soucieux du business que de la conduite des opérations militaires.

–         une forte porosité des frontières qui facilite des entrées nocturnes d’hommes armés provenant des pays voisins.

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