21 janvier 2021

NOTABILITECD

VOTRE SITE D'INFOS EN LIGNE

Restitution des objets culturels africains : l’Allemagne au milieu du gué

9 min read
DÉBAT. Alors qu'elle vient d'inaugurer le Humboldt Forum à Berlin, l'Allemagne fait face à son passé colonial à travers les objets africains dans ses musées.

C’est le dernier-né des musées européens. Après vingt ans de développement, le Humboldt Forum a ouvert, virtuellement, ses portes le 16 décembre dernier. Situé sur l’île des Musées, au cœur de Berlin, dans l’ancien château des rois de Prusse reconstruit à l’identique, l’édifice se veut transfuge des cultures du monde. Problème : une grande partie de sa collection, soit plus de 20 000 pièces, dont la plupart sont issues du musée ethnologique de Berlin, est constituée d’objets récupérés à la suite de pillages effectués au sein de possessions allemandes quand l’Allemagne était une puissance coloniale, après la Conférence de Berlin de 1885. Autant dire que ces expositions en déconcertent plus d’un au moment où, chez les voisins français et belges, le débat sur la restitution des œuvres d’art bat son plein.

Un peu d’histoire coloniale pour comprendre

Replaçons-nous dans le contexte. Jusqu’au traité de Versailles de 1919 – date à laquelle les colonies allemandes, sous la tutelle de la Société des nations, deviennent des territoires sous mandat administrés par les vainqueurs de la Première Guerre mondiale –, l’Allemagne dispose de territoires sur le continent africain. Il y a le Sud-Ouest africain, l’actuelle Namibie, l’Afrique orientale allemande qui regroupe la Tanzanie, le Burundi et le Rwanda, mais aussi, en Afrique centrale et de l’Ouest, le Kamerun et le Togoland. Le Kamerun deviendra le Cameroun anglophone des indépendances, et le Togoland sera rattaché au Ghana au moment où ce pays accède à la souveraineté internationale en 1957. Précision : l’empire colonial allemand est, en superficie, cinq fois plus grand que l’Empire allemand fondé en 1871 et mort en 1918 avec l’avènement de la République de Weimar. Comme dans tous les territoires sous tutelle de l’époque, la domination coloniale s’établit dans la violence. La principale illustration en est ce qui est considéré comme le premier génocide du XXe siècle : le massacre des Hereros et des Namas.

Illustration de la violence coloniale : l’épisode du génocide des Hereros et des Namas

En janvier 1904, le peuple herero, privé de ses terres, se soulève et tue une centaine d’agriculteurs allemands. La réplique de l’administration allemande est terrible : des dizaines de milliers de Hereros, chassés de leur région, meurent de faim et de soif dans la steppe d’Omaheke. D’autres trouveront la mort, ainsi que des milliers de membres du peuple nama, dans des camps de concentration. En 1914, la population blanche représente 83 % des habitants du Sud-Ouest africain allemand. Cet événement aurait, pour de nombreux historiens, inspiré ce qui s’est passé quelque 40 ans plus tard et qui a conduit à l’Holocauste. Ce qui a fait dire à la philosophe Hannah Arendt, elle-même survivante allemande de la Shoah, que l’impérialisme européen a joué un rôle crucial dans le développement du totalitarisme nazi et des génocides qui y ont été associés. C’est à cette période, aussi, que des milliers de restes humains sont envoyés en Europe, à des fins scientifiques. Des objets rituels et des œuvres d’art sont également envoyés dans les musées de la métropole. Ce qui nous ramène à la problématique des objets exposés au Humboldt Forum.

La question de la mémoire posée

Pourtant, comme l’a reconnu la ministre allemande de la Culture, Monika Grütters, lors d’une conférence de presse au Deutsches Historisches Museum à Berlin en 2019, « bien que cette expérience ait eu un grand impact sur la trajectoire violente de l’Allemagne au cours de la première moitié du XXe siècle, pendant de nombreuses décennies, l’époque coloniale a été un angle mort dans notre mémoire collective. L’injustice commise à l’époque a été bien trop longtemps oubliée et refoulée. »

Pour preuve, ce n’est qu’en 2004, à l’occasion du centenaire du massacre des Hereros et des Namas, que les premières voix en faveur d’une reconnaissance de l’Allemagne dans le génocide se font entendre. La même année, la ministre fédérale de la Coopération économique de l’époque, Heidemarie Wieczorek-Zeul, alors en visite à Windhoek, présente ses excuses aux Hereros. En octobre 2006, la Swapo, parti au pouvoir en Namibie, invite l’Allemagne à entreprendre des négociations en vue d’une réconciliation et d’une réparation pour le génocide. Un accord, signé en 2010, permet le financement d’un programme de développement au bénéfice de tous les habitants des régions concernées.

La question de la réparation évoquée

Le concept de réparation, lui, n’est évoqué qu’en 2015. Cette année-là, le ministère allemand des Affaires étrangères reconnaît officiellement le massacre des Hereros et des Namas comme génocide. Des négociations s’amorcent alors entre les deux États. Le principe de restitution est pour la première fois évoqué. Mais elle se heurte rapidement à une réalité commune à presque tous les musées allemands : l’inventaire très incomplet des collections. « Contrairement à la France, aux Pays-Bas ou à l’Angleterre, où l’État a investi beaucoup d’argent pour la digitalisation des collections, en Allemagne, tout ou presque reste à faire, affirme Nanette Snoep, directrice du musée ethnologique Rautenstrauch-Joest de Cologne et ancienne responsable de l’unité patrimoniale Histoire au musée du Quai Branly. Les musées, sous-financés, n’ont pas les moyens d’engager de véritables recherches sur la provenance des œuvres et sur le contexte dans lequel elles ont été acquises. »

Un cas exemplaire : les bronzes du Bénin

Un écueil de taille qui empêche, de fait, le processus de restitution des œuvres d’art de s’enclencher correctement. Comme, avec les bronzes du Bénin. Pillés en 1897 par les Britanniques au royaume du Bénin, ces objets ont ensuite été transférés dans des musées allemands. « Plusieurs voix se sont élevées ces dernières années pour qu’ils soient rendus à leur terre d’origine, l’actuel Nigeria. Le président Olusegun Obasanjo en avait fait la demande dès 2002. Mais celle-ci est, comme d’habitude, tombée dans l’oreille d’un sourd », regrette Lynda Iroulo, chercheuse au German Institute for Global and Area Studies, un institut de recherche allemand. « Dès le départ, le gouvernement a fait valoir que les objets n’avaient pas été acquis illégalement et que, par conséquent, aucune règle de droit international ne leur imposait de répondre à une demande de restitution. »

Ces bronzes, objets de ce différend, sont exposés dans le tout nouveau Humboldt Forum à Berlin. Une hérésie pour Jürgen Zimmerer, professeur d’histoire africaine à l’université de Hambourg, qui dénonce, lui aussi, « un vol colonial avéré », que « ni l’État ni les acteurs culturels ne sont prêts à reconnaître ». « Cela remettrait en question le récit occidental bien commode qui promeut l’Europe comme le continent des droits de l’homme et du progrès, affirme-t-il. Ce serait aussi révéler la complicité des musées ethnographiques avec le régime colonial. »

Depuis 2010 pourtant, « des rencontres régulières entre les représentants du roi du Bénin, la Commission nationale des musées et monuments du Nigeria et divers musées européens possédant d’importantes collections béninoises ont lieu sur la question de la restitution », explique Lynda Iroulo. Le 9 décembre, Abuja est allé plus loin. L’ambassadeur du Nigeria en Allemagne a écrit une lettre à la chancelière Angela Merkel pour réclamer officiellement la restitution des bronzes. À ce jour, la Fondation du patrimoine culturel prussien qui gère les musées publics berlinois a fait savoir qu’elle n’en avait pas encore été informée.

Lire aussi : Restitution : au Nigeria, une œuvre ifé retrouve ses terres

Restitutions vers la Namibie : des objets et des restes humains

Si la question du retour des bronzes du Bénin semble encore loin d’être résolue, plusieurs initiatives allant dans ce sens ont tout de même été concrétisées par l’Allemagne ces dernières années. Notamment en direction de la Namibie. En février 2019, la bible et le fouet du chef nama Hendrik Witbooi, mort en 1905 dans une bataille contre les soldats de l’Empire allemand, ont été rendus à ses descendants. Subtilisés en 1893, ces objets étaient entreposés depuis 1902 dans le Linden-Museum de Stuttgart, dans le sud-ouest de l’Allemagne. La croix en pierre de Cape Cross, érigée en 1486 par des navigateurs portugais et ramenée en 1890 en Allemagne, doit elle aussi bientôt revenir sur ses terres, depuis la réclamation officielle des autorités en juin 2017.

Mais plus que les objets, la restitution vers la Namibie concerne surtout des restes humains. Rapportés à l’époque dans le cadre d’études scientifiques sur les races, ils ont, selon certains chercheurs, été à l’origine des premières théories racialistes de l’Allemagne nazie. Mais pour Nanette Snoep, « l’effort de recherche de la part des scientifiques allemands sur la provenance et le contexte dans lequel ont été ramenés les objets et les restes humains de la période coloniale », via notamment des départements dédiés, a concerné, ces dernières années, plusieurs restitutions. Le 5 octobre 2011, la Charité Universitätsmedizin de Berlin a rendu plusieurs dizaines de crânes et d’ossements à la Namibie. D’autres restitutions ont eu lieu en 2014, puis en 2018, impulsées par « une volonté politique encore plus affirmée depuis 2017 et la publication du rapport Sarr-Savoy, qui a fait l’effet d’une bombe en Allemagne », affirme la directrice du musée de Stuttgart.

Lire aussi : La Namibie récupère des ossements de Hereros et de Namas exterminés au début du XXe siècle

La frustration des Hereros et des Namas

En Namibie, pourtant, ces restitutions ne convainquent pas tout le monde, à commencer par les représentants des peuples herero et nama. « Les négociations se faisant uniquement de gouvernement à gouvernement, ils se sentent naturellement exclus du processus, confirme Heike Becker, professeur d’anthropologie sociale et culturelle à l’université du Cap-Occidental. D’autant plus que, pendant des décennies, l’histoire nationale s’est surtout concentrée sur la lutte anticoloniale menée par la Swapo. L’attention et le devoir de mémoire envers le génocide du début du XXe siècle ne sont que très récents. »

Pour Zak Dirkse, membre de l’Association des chefs traditionnels namas, « le gouvernement namibien fait deux poids, deux mesures, selon les communautés concernées ». « Le gouvernement a, par exemple, tenu à rendre une pierre de grande valeur cérémonielle restituée par la Finlande à la communauté Oshiwambo, en mains propres. Mais la bible et le fouet de Hendrik Witbooi n’ont jamais été remis à des représentants namas. Ces objets sont la propriété du gouvernement, tous comme les restes humains restitués par l’Allemagne », déplore-t-il. Les peuples nama et herero ont pourtant toute légitimité à participer pleinement au processus de conception et de mise en œuvre des mesures de réparation ». Sans leur participation, « il ne peut y avoir d’excuses significatives ni de réconciliation », abonde Jürgen Zimmerer. Sans leur implication, les retombées du processus de restitution resteront symboliques ».

Alors que Zak Dirkse espère, au contraire, « un impact positif sur la vie des peuples nama et herero », qui ne sera rendu possible qu’en accompagnant ces restitutions « d’une réflexion sur la prévention des futurs actes de génocide et l’élaboration d’une justice réparatrice ». Un avis partagé par Nanette Snoep pour qui « une attention toute particulière doit aussi être apportée à la manière de restituer ». « Il ne faut pas que cet acte devienne un moyen de nettoyer son passé. Pour cela, il faut avant tout écouter les gens, savoir ce qu’ils veulent vraiment », soutient la directrice. Une approche que privilégient, selon elle, de plus en plus de directeurs et directrices de musées de la nouvelle génération. Même si leur pouvoir reste limité au bon vouloir des Länder, seuls décisionnaires dans ce pays où l’inaliénabilité des œuvres n’existe pas.

LE PONT/NOTABILITECD

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Copyright © All rights reserved. | Creats by by EVOLUDIA ASBL.